Cap au pire, par Frédéric Lordon

Cap au pire, par Frédéric Lordon

Il y a deux manières de tenter, littéralement, de reprendre ses esprits, c’est-à-dire de se remettre à penser, après des atrocités comme le meurtre de Samuel Paty ou l’attentat de Nice. La première interroge le faisceau des causes. En veillant d’abord à ne pas oublier la cause de premier rang : une force théologico-politique violente, stratégique, déterminée à poursuivre un agenda conquérant (peut-être même pourrait-on dire impérialiste) imbibe des désaxés de rencontre, ou arme des fanatiques prêts à tout. Mais en prenant tout autant garde de ne pas nous en tenir à ça, et de nous demander également quelle part nous avons, ou plutôt nos gouvernants ont, de longue date, prise à la fabrication de notre malheur. La seconde reprise d’esprit tâche de réfléchir ce que nous sommes en train de faire sous le coup de ces abominations. Et dans quoi, croyant y répondre, nous sommes en train de nous jeter.

Nous étions déjà bien engagés dans le sas, mais le choc terroriste semble nous y précipiter irrésistiblement. Le sas vers quoi ? Le sas vers le fascisme. Nous n’y sommes pas encore, mais tout nous y pousse, à commencer par ceux qui ont été mis là supposément pour nous en prémunir — c’était l’époque du barrage. L’ennui cependant, avec « fascisme », c’est d’abord que, comme par une sorte de loi de Gresham, les mauvais usages ont chassé les bons. Ensuite qu’on n’en a que des concepts incertains, semble-t-il mal taillés pour l’époque.

Voir venir – mais quoi ?

De Gaulle était « fasciste », Giscard était « fasciste », Chirac était « fasciste » – il est certain que la catégorie y a perdu une bonne partie de son tranchant. No pasaran, ça donnait une consistance, et peu coûteuse avec ça — il n’y avait rien à empêcher de passer (1). Mais s’il y a de nouveau quelque chose ? C’est la question-piège par excellence. Le scepticisme a toujours le recours de ses arguments formels : tant que le fascisme n’y est pas… il n’y est pas, et ceux qui y crient se vautrent à nouveau dans l’inanité. Le problème de la tautologie sceptique, c’est qu’elle loupe les transitions : quand, certes, on n’y est pas encore mais qu’on en prend le chemin. Même Françoise Giroud qui, pour avoir fini baderne n’avait pas si mal commencé, avait vu le risque : « Ainsi commence le fascisme, il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez on dit : c’est lui ? vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour on se le prend dans la gueule et il est trop tard pour l’expulser ». Avec le fascisme, le problème du diagnostic formel c’est qu’avant l’heure c’est pas l’heure, et qu’après… ça ne l’est plus — en tout cas ça n’est plus celle de faire quelque chose pour l’éviter : « dans la gueule ».

L’ennui avec «fascisme», c’est qu’on n’en a que des concepts incertains, semble-t-il mal taillés pour l’époque

La vigilance bien ajustée — celle qui ne voit le fascisme ni partout ni nulle part — n’est pas tout : encore faut-il qu’elle ait une idée un peu précise de ce qu’elle a à voir venir. Or, pour l’essentiel, la catégorie de « fascisme » est restée collée à sa première réalisation historique. Alors on cherche les chemises brunes, les brassards et les défilés au pas de l’oie, on n’en trouve pas, bien sûr — d’où l’on conclut logiquement qu’il n’y a rien. Orwell avertissait pourtant qu’il ne faudrait pas se laisser avoir car, quand un fascisme reviendrait, il pourrait fort bien porter chapeau melon et parapluie roulé sous le bras. C’était la version britannique. À la place du chapeau melon et du parapluie roulé, la version française, actuellement en pleine créativité, est en train de mettre ses attributs à elle, tout aussi trompeurs : la « laïcité » et la « république ».

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